en guise de biographie

Lors d’une intervention en lycée agricole devant une classe de CAP, j’expliquais aux élèves que ma pratique artistique s’appuie sur ma vie à la campagne et que j’avais choisi pour cela d’être artiste et paysan

  • Ben, M’sieur, ça s’dit pas paysan me dit un des élèves
  • Comment ça, ça s’dit pas ?
  • Ben non !
  • Et pourquoi je ne pourrais pas dire que je suis paysan ?
  • C’est le mot qui va pas. On dit : agriculteur. Paysan c’est trop… c’est trop … et joignant le geste à la parole, c’est trop fourchu ! Me lança-t-il
  • Et bien tu vois c’est justement pour ça que j’aime le dire. A cause de la fourche, la trois-dents, la fourche à foin qui me sert aussi à aérer la paille des bêtes. Celle avec son manche en frêne et puis l’autre, plus fine avec son manche en coudrier qui cale un peu les mains. Quand je dis que je suis paysan, je pense à ces outils, à ceux qui les ont fabriqués et aux arbres des haies qui ont servi pour les emmancher. C’est comme si le monde devenait plus rond !

J’ai toujours eu l’intuition que faire de la céramique c’est d’abord un choix de vie. Le premier acte posé a donc été de partir à la campagne. L’histoire aidant, nous y avons monté une petite ferme communautaire dans laquelle nous vivons depuis plus de 40 années. Nous y élevons des bovins et quelques moutons, tous nourris au foin que nous récoltons sur les terres de la ferme.
Tout mon travail artistique prend source dans cette réalité, tout provient de cet environnement direct : les mythes fondateurs, les rythmes de vie, les matériaux, les gestes, les outils et la façon de les fabriquer.
Élever des animaux ne peut se faire dans le doute. En cela, ça équilibre le travail de l’atelier. Le matin il faut d’abord nourrir les bêtes quel que soit le temps, quel que soit ce qui est prévu ; d’abord les bêtes, après on verra pour les humains. Et c’est pareil pour le travail des champs. Il fallait herser ces derniers jours même si je devais cuire aussi. Alors, d’abord la herse et après je cuis. Cuire peut se faire plus tard. Dans la nuit même. Mais quand il faut être dans les champs, il n’y a pas de choix et cette obligation donne réellement sens aux choses. Le monde alors est plus rond !

L’atelier fait face au verger, face aux moutons, face aux abeilles même si cette année les ruches n’ont pas passé l’hiver. Le regard est sans cesse habité de ces images, et tout le travail s’inscrit dans le cycle des saisons.
La terre à pot, la terre à bâtir et la terre à cultiver font partie du même sol, c’est une question de profondeur. En bon lombric je les traverse, et toutes finalement me sont nourricières.

Il y a 10.000 ans, La sédentarisation des peuples a permis un enracinement profond dans le paysage. Nous avons un jour, stoppé les troupeaux et cultivé la terre. La céramique est liée à cette histoire. Il suffisait de construire les fours comme on savait faire les maisons. Et d’allumer le feu, le foyer. Nous sommes des artistes-cueilleurs. Ramasseurs d’images et de sensations, nous restons des promeneurs à risquer les chemins les plus embourbés, et tout en nous se mêle de la géologie et de l’histoire de l’humanité.
Nous vivons sur le matériau que nous travaillons. Cette conscience-là appartient aux céramistes, à toutes les potières et aux potiers du monde entier, et nous confère un langage commun. Il n’est d’autre question que celle du sens de nos vies. L’art, l’agriculture communautaire sont pour moi, des tentatives de réponses. Et je ne peux m’imaginer vivre autrement.

Les hirondelles ont du mal à se fixer cette année. La peur du printemps silencieux se fait de plus en plus lourde alimentée par le grondement lointain des bombes.
Alors je retourne à l’atelier… quoi d’autre ?

Le 17 04 2022

P.G.