marche et rêve

31 mar. 26

On marchait.


M. me dit simplement ces mots : « le temps du travail n’a jamais été inféodé au temps de la vie… pour moi le travail est fini, j’ai tout arrêté. Maintenant, je range. » C’était au cours d’une promenade près du moulin de Parfouru. Venant d’un créateur, cette parole m’a considérablement perturbé.

À l’annonce du cancer une des premières choses qui m’est venue à l’idée est : je dois continuer à travailler… comme si, seul le travail pouvait me tirer de cette histoire. Comme si, seul le travail allait pouvoir mettre l’idée de la mort à genoux.
Je pensais (je pense) qu’être vivant était synonyme de pouvoir travailler. Pas pour cette histoire de souffrance qui ne me concerne pas, mais parce que le fait de travailler accroit mon désir de vie, me tenant dans une dynamique active de penser et d’agir.
Quand je travaille, je sais qui je suis et je sais où je suis. Ce sont peut -être les seuls moments de pleine conscience que je vis.
Quand je travaille, je sais que je vis. Et peut-être même pourquoi.
Mais comment en suis-je arrivé à ce que le travail soit pour moi vital ? Au point que le manque d’énergie provoqué par les traitements m’emmène dans un tourbillon mortifère.
Comment en suis-je arrivé à ne plus considérer la simple contemplation du monde comme une preuve de mon existence ? Comment ai-je pu abandonner le plaisir de l’oisiveté ?
Il n’est pourtant pas question de production, ni même de commerce. Juste le fait de travailler, c’est-à-dire de continuer à débroussailler le chemin que j’ouvre devant moi qui irrémédiablement, chaque soir se referme.

Dans l’atelier le travail m’occupe totalement. C’est une immersion exclusive qui rend tout le reste supportable. Une orientation de tous mes gestes et de toutes mes idées, qui m’éloigne d’un cruel non-sens général. Un peu d’air pour mieux respirer.
Un moment de réponse.
Je travaille donc je suis. « Still alive » me disait Gordon.
Encore un peu debout.
Suffisamment pour retourner à l’atelier et reprendre la terre à pleines mains.
Suffisamment pour faire comme si de rien était et reprendre le travail là où je l’avais laissé.

La parenthèse de la maladie est peu productive… quelques pièces, quelques essais de formes qui ne seront peut-être jamais terminées. Quelques hoquets. Mais surtout un virage que je prends doucement vers un travail plus calme et plus essentiel encore.
Ne travailler alors que ce qu’il faut.
Ne faire que le nécessaire à la suite de mes histoires

Cela faisait deux heures que l’on marchait… Salut ! me dit M. à l’entrée du chemin ; ne travaille pas trop !

image : "paysage" 2020 acrylique sur papier canson croquis A5