juste avant le soleil

06 jul. 16

Je suis souvent envahi par la peur de la perte de sens,

qui peut parfois, je le sais bien, rendre la vie obscure au plaisir. Comment ne jamais perdre le fil? Comment conjuguer de concert la vie à la ferme et le constant retour à l’atelier? L’un mange l’autre si aisément, et c’est souvent le plus confortable qui gagne. Malgré tout le travail que ça demande, malgré toutes les heures à passer, il est toujours plus facile de se noyer dans un travail purement physique où le cadre est constant, délimité, et visible. Je sais le matin ce qu’il faudra faire de la journée qui s’annonce : s’occuper des bêtes, aller au jardin et entretenir l’espace de vie. Il pleut tous les jours en ce moment et le moral se fond dans toute la langueur des pluies fines d’été … qui semblent ne jamais finir. C’est bientôt la saison des foins et ça pourrait suffire à occuper mon temps. Mais chaque journée passée aux champs est toujours empreinte d’un relent de culpabilité … et l’atelier, alors? Toujours empreinte d’un sentiment d’incomplétude. Tout est pourtant nécessaire et aucun des travaux n’auraient de sens sans les autres. Rien ne peut se faire seul au mépris de la complexité du chemin que je suis. ”Setting a good corner”. J’ai vu cette vidéo de Bruce Nauman lors de sa rétrospective à Montreal et elle m’accompagne systématiquement lors de ces questionnements. Un croisement entre sa vie d’éleveur et sa vie d’artiste, une jonction qui mène à l’oeuvre originale. Parallèlement au rapport à la nature, les sources du travail de l’atelier sont également dans les autres travaux. Dans les travaux des champs, plus artisanaux, plus systématiques et relevant d’une autre logique. Mais la logique des gestes reste inscrite là aussi, et la cohérence entre le corps et le projet y est indispensable … sans quoi rien n’est possible. Qu’il s’agisse de refaire un ‘good corner” , un morceau de clôture ou de planter quelques salades. Qu’il s’agisse de cuire une sculpture, ou de soigner la patte de la brebis blessée, tout se fait dans la conscience de la co-existence du reste : l’atelier est au milieu de tout ça, au milieu du monde, et le pavot qui fleurit à son entrée a à mes yeux autant d’importance que le dernier dessin. Et moi, je suis là, à tenter de tout faire pour en comprendre les lectures. Essayant d’un côté et tentant de l’autre… une mouche dans une assiette de lait. Peut on faire les choses simplement? Je me crois incapable de légèreté, incapable de scinder mon histoire en morceaux, d’appréhender d’une part ce qui se passe dehors et d’autre part ce qui se passe dans l’atelier . La céramique est affaire de lisières, de mondes éloignés qui se côtoient dans cette pratique.. rencontre entre deux temps : celui de l’humanité et celui de la géologie … c’est en ça qu’elle me concerne et en ça qu’elle éclaire en partie le monde qui m’entoure.